Archives Mensuelles: avril 2020

dans le blanc…

Paris, 12 arr.
10 avril 2021

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« (…) Cette fois-ci, puis encore une je pense, puis c’en sera fini je pense, de ce monde-là aussi. »

Je perds le fil, c’est comme une infusion, ça se diffuse en moi. Comme un flash qui s’évanouit. Je suis entre deux lignes, dans le blanc, incertain, c’est fin, ça ne tient à rien, un fil. Un rayon de soleil passe sur le mur. Un nuage l’éteint. C’est la fin d’un après-midi de printemps. Un chant d’oiseau, au loin, un éclat de voix ; il n’y a plus une seule voiture. Est-ce cela le bruit blanc de la ville ? Une place nette, immaculée ? La fenêtre entre-ouverte laisse passer un souffle de vent, j’entends le soupir des rideaux qui font bruisser les feuilles du ficus… Il faudrait accrocher le cadre photo des vacances comme on l’a dit ou alors y mettre la petite bibliothèque en bois. Il faudrait acheter du pain pour ce soir. On pourrait prendre un café en terrasse en bas, profiter des derniers rayons de soleil de la journée. Oh oui ! Ah, non… La ville d’avant : le bruit, les gens, le vent, la pluie, le manque. La ville d’avant me manque, comme l’odeur d’un sous bois ou de l’herbe fraîchement coupée, un brin de soleil dans la rosée du matin, un lys chez Mamie. Mamie, qui me disait que même l’océan est blème, amorphe, comme figé lui aussi. On pourrait peut être repeindre, profiter du temps que l’on a. Ça redonnerait du souffle, en couleur ? Là, plus rien, l’apnée : aucune voiture, personne. La ville inodore, impersonnelle, indolore, aoûtienne. Les voitures volantes, c’était un beau projet. Là le seul truc qui vole ce sont les drones : leurs mouvements souples, leurs saccades, leur ballet incessant, leurs reflets argentés dans les rues. La lumière baisse, des rayons éclairent le mur qui se contraste par endroits, on distingue le blanc de l’albâtre et de l’ivoire. Il fait encore jour. Les aspérités d’une vie passée révèlent des petites ombres qui s’ajoutent aux rugosités de la toile de verre peinte. C’est lumineux, lisse, clair-obscur, doux, régulier, un tapis pour les yeux. Étonnant, on dirait un…
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[un téléphone vibre sur la table]
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du salon et de la salle de bain.
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J’étais en train de lire, je crois. Dans ce monde là.
Celui qui se termine ? Peut-être…
J’étais entrain de lire, et je crois que je n’avais jamais regardé ce mur aussi longtemps.

Aux confins d’un espace.

Paris, Picpus kz-48.8434039, 2.4019064
6 mars 2023

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Il y a eu trois confinements après celui du printemps 2020 : l’hiver de la même année, l’été suivant, puis au printemps 2022. Après ça ils ont décidé le « lockdown » et ne nous ont plus laissé sortir de notre zone.

Sortir, on en rêvait tous mais on en avait déjà plus trop l’occasion depuis l’été 2021. On avait tous pris le plis et mis en place des parades à l’enfermement pour ne pas devenir complètement dingues. Après c’est devenu la routine. On s’est organisé sur les réseaux sociaux d’abord, pour partager des photos depuis nos fenêtres, nos jardins, nos balcons et puis faire des vidéos de nos sorties pour échanger un peu nos horizons. J’ai visité pas mal de villes comme ça de fenêtre en fenêtre et papoté avec des gens. Y’a eu les applaudissements aussi, les « questions pour un balcon ». C’était marrant pendant le covid-19 mais après… Ah si, on a quand même eu un retour de bataille navale à l’été 2021 pour le covid-21, sans doute les beaux jours. Bon, ça te détend 5 minutes mais ça vaut pas une partie de Qui-est-ce avec une bière et un voisin ou un tarot entre potes, ou même un simple moment en terrasse, ça non.

L’avantage de la zone kilométrique – la « kilzone » comme on dit – c’est qu’elle est personnelle alors t’as pas le même kilomètre que ton voisin tu vois. On ne se marche pas dessus. Mais voyager à proprement parler, je veux dire sortir de mon périmètre, non, je l’ai plus trop fait après l’été 2020. Faut dire qu’on y était plus trop encouragé. Les aéroports on mis plusieurs mois à ré-ouvrir. Et puis prendre l’avion est devenu un vrai calvaire. En plus des contrôles de sécu qui étaient déjà chiants à l’époque, maintenant on te scrute, on te teste, ça prend des plombes, toutes tes fringues, ta valise, tirez la langue Monsieur. Tout ça pour voyager avec un masque et des gants pendant tout le trajet et se refaire le même cirque à l’atterrissage. Quand l’aéroport est ouvert à l’arrivée ! Parce que des fois ils ferment pendant que t’es en vol : principe de précaution. Tu te retrouves confiné à l’autre bout avec tes gants, ton masque, ton jetlag. T’as pas une thune et tu te retrouves à tourner en rond à suivre des flèches dans un aéroport, sans but. A gober des rations de vol sur un banc, t’as même pas ta valise pour te brosser les dents… Après je dis pas des fois y’a des jolies vues. J’ai fait 3 jours à l’aéroport de Reykjavík de là t’as l’impression d’être sur la Lune… mais t’as une haleine de cheval !

Et puis faut reconnaître, arrêter tout, ça avait donné de l’air au sens propre. Ça a tout cleané direct. Finie la pollution en moins de deux. Les mecs de l’ISS nous faisaient coucou tellement on y voyait clair ! Plus personne dans les rues. En trois jours t’avait des canards dans paris, t’imagines ? Ça change des moutons, ah ! Alors c’était la chose à faire de moins sortir, moins voyager. Au fond on le savait. Fallait forcer un peu, c’est tout.

Mais rester dans ta kilzone… des fois tu t’engonces. Ce matin je suis allé chercher le guide géotouristique que j’ai commandé en ligne. En entrant ta géoloc’ de référence, ça te calcule des lieux. Ça prends en compte ton profil à partir de tes déplacements d’avant, tes goûts, et ça t’envoie des adresses faites pour toi dans tes 3 bornes carrés, sympa ! Ça change un peu quoi. T’as aussi des rando urbaines qui se sont ouvertes. Au début c’est les mecs qui faisaient du parkour qu’ont lâché leurs traces sur le net. Ça nous a donné de l’air en 2021. On les a remercié t’imagines même pas. Maintenant c’est institutionnalisé, ils ont ouvert des traces balisées parce que les gens avaient besoin d’exercice. On fait tous du sport chez nous depuis 2020 c’est devenu une habitude. Y’a même un mec qu’a fait un marathon sur son balcon ! T’imagines 6m de balcon, le gars a fait plus de 3500 aller/retours, c’est devenu une icône du confinement.

Dans le bouquin, ils te filent des tips pour te sortir la tête aussi. Des points d’accroches mentaux pour que tu essayes de penser à autre chose quand tu te rends dans un endroit que tu connais déjà par cœur. « Passez rue de Toul pensez aux derniers concerts que vous êtes allé voir et passez vous un peu de musique ; Tool à sorti un dernier album en 2019 que vous avez peu écouté. » C’est parce que je l’aime pas trop mais bon c’est sympa d’y penser ! Petit jeu sur les mots au passage, faut aimer. « Prenez ensuite la rue Sidi-Brahim et rappelez vous votre voyage en Tunisie en 2017. » Bon Sidi-Brahim c’est en Algérie mais ils s’en foutent, c’est approximatif, pour te donner des idées. Paraît que ça en aide certains.

Les jeunes font de la vue VR, ils se baladent dans la rue avec leurs casques et des sensors qui t’envoies loin d’ici… y’a des références à la fin du guide, un QR code et tu t’envoles. Je raffole pas de ça. C’est pas bon de déconnecter comme ça alors que t’es engoncé dans tes 3,14 km²… Très peu pour moi. T’as plus rien de réel à quoi te raccrocher après, t’imagines pas la descente. C’est un coup à devenir maboule.

Non moi je fais du tourisme linguistique, je papote en espagnol avec le voisin du deuxième depuis 2020, on s’est rencontré dans le jardin de l’immeuble avec les gamins. Quand je rentre du marché le dimanche matin je sonne chez lui. On échange trois mots en espagnol via l’interphone, je lui dis que j’ai oublié mes clefs et il fait mine de me dépanner et il m’ouvre. On s’occupe. Des fois je passe prendre un café on papote. Quand je croise des linguotouristes – c’est des expats qui sont restés coincés ici soit par choix soit parce qu’ils ont pas réussi à prendre les derniers avions pour rentrer au pays – dans la rue je leur demande de me dire des trucs dans leur langue. Ça me fait voyager. C’est ce que je préférais quand je voyageais : me poser dans un café et écouter parler les gens sans essayer de comprendre. Tu bites rien, ça chante tout seul. T’écoutes la vie des autres défiler sans avoir aucune prise. Là tu voyages.

Dans le guide ils conseillent aussi d’investir dans des meubles modulaires et de pratiquer la « desynchronisation spatiale ». C’est un nouveau truc qui te permet de te faire perdre tes repères spatiaux chez toi. Tu changes les meubles de pièces et leurs fonctions. Ici tu vois par exemple on pourrait inverser le salon et la chambre du gosse. Créer un bureau dans notre chambre et dormir tous les trois dans la même pièce. Pendant 6 mois, le temps de trouver nos marques. Et puis changer à nouveau. Ça te permet de rythmer un peu il parait. Y’a toute une histoire de transfert d’énergie que tu utilisais avant pour planifier des voyages, là tu planifies chez toi. Tu découvres des coins inexplorés de ton appart, tu vas aux confins de ton espace. On le fera peut être. Il recommandent aussi de causer avec nos plantes plus seulement pour qu’elles poussent mieux mais pour notre santé mentale. Tu vois je m’exécute, ça fait passer le temps, non ?

Non dans tout ça, nous, on a eu de la chance de pouvoir aller nous localiser ailleurs, de voir le monde, de pas tout penser dans 3,14 km². C’est pour les jeunes que c’est dur… Et rien que quand je pense au tout petit rien dans lequel on doit composer pour faire « découvrir le monde » au môme, moi, ça me fout la chiale.

J’aurai tellement voulu qu’il voit la Tour Eiffel…